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L’encre des marées

J’ai participé, à l’été 2025, à un concours de nouvelles organisé par l’association LIRE LA BRETAGNE. Le thème était « Je vous écris de Bretagne ».

Sur les 109 participants, l’association a choisi d’éditer un livret regroupant une trentaine de nouvelles… dont la mienne !
Elle se nomme « L’encre des marées » mais j’ai été référencée sous le nom Piéra LOCADREY !

En toute objectivité, cette nouvelle parle de la plus belle région du monde !
Je vous en fais profiter. Bonne lecture !

L’Encre des Marées

Mon Cher Urbain,

Me voilà bien installée dans cette belle région de Bretagne. Mon voyage s’est déroulé sans encombre, malgré quelques ralentissements sur l’autoroute, du côté du Mans et de Rennes. C’était prévisible, les derniers vacanciers profitaient des derniers jours de beau temps estival.

Depuis mon arrivée, le temps file à une vitesse folle. Le soleil est bien présent et, la rentrée des classes étant passée, je sillonne les plages de la Côte d’Emeraude en toute intimité. Seuls quelques retardataires ou des gens du coin se promènent encore sur le sable mouillé par la marée. Je vis comme une seconde jeunesse ce temps de repos. Les paysages sont somptueux, bordés d’une eau verte d’une beauté saisissante. Je comprends mieux le nom attribué à cette côte bretonne, située entre Cancale et Pléneuf-Val-André. Tu sais que le vert est ma couleur préférée ; ici, je suis comblée. Une eau verte, émeraude, magnifique !

De ton côté, j’espère que tout se passe bien. Ton appartement, en plein cœur de Paris, ne doit pas t’apporter autant de plénitude que mon mobil-home situé à Saint-Coulomb ! Tu aurais pu trouver quelques jours pour m’accompagner dans ce paradis. Mais c’est ton choix, je ne vais pas te jeter de nouveau la pierre.

Comme je n’ai pas mon téléphone, et que tu connais ma passion pour l’écriture, j’ai pris ma plus belle plume pour te raconter mes journées, histoire de te partager mon bonheur d’être ici !

Je me suis installée au Camping des Chevrets et je me rends chaque jour à la plage de la Guimorais, toute proche. Je la parcours dans son intégralité, de droite à gauche et de gauche à droite. Pour l’anecdote, le côté droit se fait appeler la Plage des Culs-Nus ! Figure-toi que l’été, des naturistes profitent du lieu, protégé des curieux par de gros rochers, pour s’adonner à leur passion de nudistes ! Cela fait plus d’un mois que ce coin a retrouvé son caractère sauvage, libre des humains. Croiser un Cul-Nu de bon matin ne me tente guère ! Ensuite, je rentre savourer un grand bol de café accompagné d’un morceau de baguette. Saint-Coulomb est un village typique de la région malouine ; ses maisons en granit, ses petits commerces, son église et les hortensias qui égayent les trottoirs. J’ai visité des malouinières, ces imposantes maisons cossues typiques, qui appartenaient aux riches armateurs, comme celles de La Bréarde ou des Barreaux situées sur la commune. Dimanche matin, je me suis même surprise à assister à l’office célébré dans l’église. Installée sur une chaise, au dernier rang, j’ai rêvassé à nous deux, me demandant si nous étions une seule fois entrés ensemble dans un de ces lieux de culte ? Non bien sûr, « Ce n’est pas ton truc, la religion » comme tu dis ! Moi non plus d’ailleurs, mais j’aime le silence, la fraîcheur et les vitraux de ces édifices. J’y allume un cierge en mémoire de mes chers parents disparus puis je sors. C’est tout. Et il faut dire que la Bretagne regorge d’églises et de chapelles toutes plus belles les unes que les autres !

Je suis allée à Saint-Malo le week-end dernier. C’étaient les Journées du Patrimoine, alors j’ai visité un grand nombre de bâtisses. Profitant de la marée basse, je me suis rendue au Fort du Petit Bé qui devient une île à marée haute. Je me suis recueillie sur la tombe de Chateaubriand, grand écrivain et homme politique Breton, un lieu incontournable. Je ne vais pas te présenter un guide touristique, sinon, il me faudrait écrire un livre tellement cette ville est riche d’histoire : les Terre-Neuvas qui partaient pêcher la morue à l’autre bout du monde ; Jacques Cartier, le célèbre explorateur, l’amiral Duguay-Trouin et ses Corsaires… Tant d’évènements et d’aventures qui ont forgé la réputation de Saint-Malo !

Mais le plus extraordinaire, c’est Dame Nature qui nous l’offre : les grandes marées d’équinoxe. Quel spectacle ! Des vagues qui montent jusqu’à treize mètres de haut et qui se fracassent sur les remparts et les immeubles. Il faut le voir au moins une fois dans sa vie pour saisir la force et la puissance de la mer. Après cette scène digne d’un film hollywoodien, j’ai longé les fortifications de la ville. Je me suis arrêtée dans une crêperie pour déguster cette spécialité locale accompagnée d’un bol de cidre servi dans une bolée traditionnelle.

Le soir, fatiguée mais ravie de ma journée, je suis rentrée me coucher. Une assiette de soupe m’a rassasiée avant un sommeil réparateur.

Est-ce que tu me manques ? C’est toute la question ! Je suis bien auprès de toi mais j’ai besoin que tu apprécies les mêmes choses que moi. Aurais-tu aimé te faire arroser par les vagues géantes sur la Chaussée du Sillon ? J’en doute. Ton beau costume aurait été taché par le sel marin projeté à chaque lame !

Comment vais-je pouvoir rentrer sur Paris après ces belles journées à respirer l’iode et les genets ? Je ne sais pas. Te revoir sera sûrement ma seule motivation pour quitter cette région riche de légendes. Combien de jours me faudra-t-il pour découvrir tous ses trésors ? En voici quelques-uns : les rochers sculptés de Rothéneuf, la tour Solidor de Saint-Servan, les thermes marins de Paramé, les maisons d’armateurs intra-muros de Saint-Malo, l’usine marémotrice de la Rance, la Pointe du Grouin, point de départ de la Route du Rhum… Tant d’édifices, de quartiers et de panoramas à explorer !

La perspective des embouteillages du périphérique, des nuisances sonores, des incivilités et du mauvais temps parisien ne m’enchante guère mais mon employeur m’attend le 15 octobre. Il me faudra une sacrée dose de courage pour reprendre mon poste. Déprime en vue !

Hier soir, j’ai fait un constat qui m’a fortement fait sourire. Tu t’appelles Urbain et moi Océane. Nous sommes aux antipodes l’un de l’autre au niveau de nos prénoms. Tu aimes la ville et moi la mer. Nos parents, sans le savoir, nous ont nommés à la perfection, ne trouves-tu pas ? Tu dis que je vois des signes partout, celui-ci en est peut-être un ? Mais je t’imagine déjà te moquer de moi. Tu prétends que je joue toujours avec la langue française. Pourtant, pour nos prénoms, ce n’est pas moi qui joue, c’est elle !

Demain, je ferai le tour de l’Île Besnard aux Chevrets. Ce n’est plus vraiment une île car le parking de la plage empêche l’eau d’en faire le tour depuis longtemps. Si le temps est clair, j’apercevrai la ville de Saint-Malo et, avec un peu de chance, les îles Chausey également. J’emprunterai le GR 34, l’ancien Sentier des Douaniers, je ferai le tour de La Guimorais et terminerai ma randonnée à la Pointe du Meinga. La météo annonce un temps agréable et ensoleillé. Parfait pour une marche le long du littoral.

Ici, en Ille-et-Vilaine, les anciens ne parlent pas le breton mais le patois. J’aime écouter les personnes âgées raconter leur vie d’antan, leur attachement à leur région ou leur ancien métier. Il ne faut pas grand-chose pour qu’ils deviennent des « moulins à paroles » ! Sur la place du village, attablée à la terrasse du Bistrot des Copains, il me suffit de leur demander la profession qu’ils exerçaient et nous voilà partis pour deux heures de souvenirs et d’anecdotes. Certains m’expliquent avec fierté comment Saint-Coulomb a résisté à la « mangeuse » Saint-Malo. Cette ville, qui a absorbé tous les villages aux alentours pour n’en faire ensuite que des quartiers, avait proposé à Saint-Coulomb, dans les années 80, de faire partie de la métropole malouine, comme Paramé, Saint-Servan ou Rothéneuf. Le Conseil Municipal et les habitants avaient refusé la proposition, malgré l’attraction financière et touristique promise. Saint-Coulomb voulait rester indépendante car elle est idéalement située entre Saint-Malo et Cancale : deux villes très prisées par les touristes. Le choix de l’époque est aujourd’hui complètement validé par les derniers sceptiques qui profitent pleinement de l’argent des vacanciers qui apprécient le calme et la simplicité de ce village authentique, ses plages, ses rochers et son eau émeraude. Nul besoin d’être grand pour être apprécié !

Je reprends ma plume après plusieurs jours d’explorations touristiques. J’ai vu tant et tant de paysages sublimes que je m’en suis enivrée afin d’être sûre de garder précieusement ces souvenirs bien classés dans ma mémoire. J’ai appris qu’au Moyen-Âge, Saint-Malo était une île à laquelle on accédait à pied sec, lors des marées basses et que cette bande de sable s’appelait le Sillon. Ce nom a donc été conservé au fil des siècles. La Plage du Sillon se voit plantée de trois mille brise-lames en chêne de sept mètres de long, profondément enfoncés dans le sable. Ils défendent les remparts et la digue des puissantes lames que la mer déchaîne par-dessus bord lors des très grandes marées. A marée basse, c’est une magnifique plage de sable fin qui s’étend à perte de vue sur toute la baie. Les pêcheurs à pied se pressent pour y ramasser coques, praires, moules, huîtres, crabes et, pour les plus chanceux, des homards bleus. Je vais d’ailleurs commander un plateau de fruits de mer chez le poissonnier que je dégusterai en regrettant que tu ne sois pas là pour le partager avec moi. Mais j’oubliai « Tu n’aimes pas trop ça ».

Mon retour est prévu mi-octobre, dans quelques jours. Je n’en ai ni la force, ni le courage, ni l’envie. Cette vie bretonne me comble au plus haut point. Hier, en passant devant une agence immobilière, j’ai réalisé que ton appartement parisien vaut plus cher qu’une jolie maison bretonne ici. C’est un comble, tu ne crois pas ? En passant devant une agence d’intérim, j’ai également remarqué des offres d’emploi qui me conviendraient parfaitement. Le salaire n’est pas aussi élevé que le mien, mais les paysages marins combleraient aisément la différence et il m’est plus agréable d’emprunter les sentiers côtiers que les couloirs du métro parisien !

Ce matin, j’étais seule, assise face à la mer, à retracer les années passées à tes côtés, les bons moments, nos rires, nos joies, nos voyages, les soirées avec les amis. Notre vie en somme.

Que penses-tu, Urbain, d’envisager un changement de vie radical ? Quitter la capitale et migrer en Bretagne ? Je t’entends déjà « Mais elle est complètement folle ?! ». Non, Urbain, je ne suis pas folle. Je viens de me faire adopter par cette si belle région et il me faudra tout le reste de ma vie pour en admirer chaque coin et recoin. C’est tellement beau !

Une fois de retour à Paris, il me faudra attendre mes futures vacances pour me lover à nouveau sur le sable fin et dans cette eau transparente. Comme le temps sera long.

Je reprends ma plume une dernière fois avant de t’envoyer cette lettre. Je suis à quatre jours de mon retour. Tu la recevras juste à temps. J’ai acheté deux timbres car c’est une lettre épaisse, lourde, tellement lourde… Je reviens de La Poste où j’ai profité pour téléphoner à Gustave, mon patron. Il a parfaitement compris, lui. Je lui ai expliqué en détail ce que je ressentais, que je n’étais pas prête, que je ne me reconnaissais plus. Et que ma décision était prise et irrévocable.

Je te quitte Urbain, je reste ici. Je suis amoureuse, mais plus de toi : de la Bretagne. Nous nous sommes choisies mutuellement. Elle me donne ce que j’attends et je lui offre ce que j’ai : mes yeux pour l’admirer, la comprendre et l’aimer.

Adieu Urbain. Parisien tu es né, Parisien tu vivras, Parisien tu resteras. Bon vent Urbain. Les seuls vents qui me réchauffent le cœur désormais sont la brise marine, les tempêtes hivernales, le nordet ou le suroît. Je ne te demande pas de me rejoindre. Nous sommes incompatibles géographiquement : Urbain reste en ville et Océane rejoint la mer. C’est aussi simple que cela.

Adieu !

Océane


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